19 décembre 2009
Hivernage tropical au Jardin d'Eden
Nous partons de Dakar comme prévu le 8 dans la matinée sans nous presser. 120 Milles à tirer jusqu’à l’embouchure de la Casamance. Petit air d’abord qui me fait craindre d’arriver un peu tard mais bien vite, le vent fraichit pour atteindre 25-35 nœuds par le travers, grand largue. Avec ces conditions, l’ objectif est plutôt de ralentir Galapiat, afin de ne pas arriver en fin de nuit pour aborder le chenal mais, même sous-toilé, le speedo ne descend pas en deça de 7-8 nœuds. La vitesse ne nous empêche pas de pêcher deux petits wahoos grâce à monsieur poulpe. La nuit venue, je regrette un peu de ne pas avoir pris une route plus au large. A quelques 30 milles de la côté, impossible de dormir tranquille en comptant sur l’alarme radar : Les filets de pêcheurs sont partout et ne donnent bien entendu aucun écho. Pas d’autre choix que de veiller et de slalomer. Heureusement Nikko qui est passé voir les militaires de Dakar a
désormais des analgésiques puissant qui lui permettent d’assurer une veille et de me laisser quelques heures de repos en vue d’aborder l’atterissage assez frais. Le halo de Banjul à babord nous accompagne presque toute la nuit et dès les premières lueurs du jour, la bouée N°1 est en vue. J’y avance à taton mais ce n’est finalement pas bien difficile. Je croise à la sortie du chenal l’outremer 45 de ce couple de français avec enfants avec qui BY et moi avions sympathisé à la Graciosa. Ils partent vers le Cap Vert et nous lancent un joyeux « Bienvenue en Casamance, c’est top ici!!! ». Dès les premières minutes, Nikko et moi sommes en effet submergés par la beauté sauvage sans trace humaine du fleuve, les cris de volatiles tropicaux et les dauphins qui nous souhaitent la bienvenue. Pas un mot ou presque jusqu’à Kachiouane ou je pose la pioche pour aller petit déjeuner à terre et me mettre en quête du fameux Papis. Kachiouane ne compte guère plus de 200 âmes qui vivent paisiblement à l’écart des voitures, de la télé, dans ce lieu aux rues de sable et aux cases traditionnelles faites de terre et de toits de paille. Simplicité biblique mais pas de trace de misère ni de polution. Les habitants et les enfants sont magnifiques et en pleine santé. Et même si la mode n’a pas encore imposé ses satisfactions artificielles, même si le régime alimentaire alterne entre poisson-riz et riz poisson, je ne rencontrerai au cours de cette brève introduction, personne qui ne semble manquer de l’essentiel pour y être serein et heureux. Quitter Kachiouane peut représenter pour eux une obligation professionnelle qu’ils acceptent avec philosophie mais sans hâte de se confronter aux mirages de la ville.
Dès le premier contact avec Papis, je comprends que c’est effectivement l’homme de la situation. Réservé,
calme et centré, il nous accueille discrètement, justement. L’affaire est simple : Aller mouiller dans le Bolon qui se trouve derrière le village, filer de la chaîne, fermer et partir tranquille. En fin de matinée, c’est chose faite. Quelques voiliers habités ou non partagent le mouillage et quand je me renseigne auprès du premier, Guy Silva qui vit dans la parage depuis plus de trois ans et qui, le monde est petit, connait bien Galapiat pour l’avoir convoyé du Portugual en angleterre il y a une bonne dizaine d’année, me confirme que tout est clair. La sérénité puissante dégagée par la Casamance ne cesse de se renforcer de minute en minute. Je repense à une discussion que j’avais eue avec l’équipage de Morgane à Palmeira. L’un d’entre eux m’avait juste dit: « Si le jardin d’Eden existe, il est probablement en Casamance". La première nuit que nous y passons est certainement la plus réparatrice que j’ai connue depuis des mois. La température est douce, le bateau est aussi immobile que si il était stationné à terre, les bruits des animaux nocturnes et une lointaine musique de campement nous bercent et nous plongent très tôt dans un sommeil profond et et sans rêve. Comble du confort, il n’y a pas la moindre trace de moustique pour venir tempérer la perfection ambiante. De là où est mouillé le bateau, le petit quart d’heure de marche à travers la savane, les baobabs, fromagers, rizières et le petit étang constellé de nénuphares
en fleur est un ravissement. Sur le chemin, les conversations s’engagent avec les villageois ou les enfants que nous croisons. Curiosité, volonté d’échanger simplement, juste pour le plaisir. Il ne faut pas être pressé mais cela fait déjà un certain temps que ni Nikko ni moi ne le sommes. Bien vite, nous connaissons un peu tout le monde, ainsi que l’actualité du village: la récolte prochaine du riz, la réfection de la maison des jeunes, les soucis électriques depuis qu’une ONG leur a fourni batteries et panneaux solaires pour l’éclairage public, 5 lampadaires, sans aucune autre explication, formation ou autre. A mon retour, je leur promets de regarder ce que je peux faire pour eux. Un coup de metrix devrait pouvoir éclairer un peu la situation. Une journée pour se poser, une journée pour en profiter un peu et s’acclimater et une dernière pour désarmer et hiverner le canot et il déjà temps de laisser le fidèle Galapiat à sa nouvelle résidence pour un gros mois. Je te retrouve sans faute fin Janvier. Promis.
La pirogue qui nous prend directement au bateau glisse sur le bolon pendant une vingtaine de minutes avant d’atteindre Elinkine, bourg nettement plus important que Kachiouane mais tout aussi magique dans son genre. Le temps que le Taxi brousse trouve ces cinq autres passagers,
nous descendons quelques mousses avec un très british excentrique qui se
balade à vélo. Le taxi est bientôt prêt et il est temps de pousser la vénérable 505 brinquebalante pour l’aider à démarrer et couvrir les 3 heures qui nous séparent de Zinguinchor. Nous n’attendons rien de particulier de ces deux jours à Zig mais c’est peut-être pour çela que nous y passerons du bon temps avec Samba, un Wolof bonhomme qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Coltrane et préfère la douceur de la Casamance à la rugosité de Saint-Louis, sa région d’origine, ainsi qu‘avec la piquante Sarah, mélange explosif guinéo-maroco-malien-blanc qui habite Lyon et qui est venue passer quelques temps ici pour le mariage de sa sœur Mara.
Enfin, nous embarquons dans le ferry à destination de Dakar l’embrouille où nous nous posons pour deux nuits dans une petite auberge miteuse mais centrale recommandée par Samba. La ville grouille. Les dakarois cossards nous abordent avec leurs trucs habituels et nous font rire par leur ingéniosité : « Elles sont belles
mes lunettes de soleil. Pas chères ». « Ok l’ami mais regarde ce que j’ai sur le nez. C’est quoi à ton avis? ». « Des lunettes, oui, mais elles sont bien trop grandes pour toi. Il t’en faut d’autres ….». Le 16, j’ai mon vol pour Paris. Les 10 heures en transit à Madrid agissent comme un caisson de dé-tropicalisation. A Paris, il neige et j‘ai froid. Je retouve les enfants le lendemain et termine ce long périple avec eux en prenant le train pour Hyeres où nous resterons ensemble jusqu’à la mi-Janvier. Voilà. La session 2009 est désormais bouclée.
07 décembre 2009
Arriver, partir, revenir à Dakar
Je ne suis pas vraiment en règle pour faire ma sortie du Cap Vert, faute d’avoir fait les papiers à Sao Nicolau, avant de revenir vers Sal. En effet, le premier jour à Tarafal, le bureau du port est fermé, le deuxième jour est passé à réparer l’annexe et le hors bord sabotés, quant au troisième jour, tant pis, fait chier. Le douanier de Palmeira n’a pas cru à mes bobards et nous a juste un peu grondé. Nous partons donc de Palmeira le 2/12 et mouillons une dernière journée au sud de l’île, à Santa Maria. J’ai en effet promis à Nikko une baignade dans l’eau turquoise de la baie. Nager ne lui réussit pas et rend plus aigue sa douleur thoracique. A l’hôpital, la radio révèle que ce que nous croyions être une côte félée, est en fait plus grave: deux côtes cassées qui irritent la plevre. Il est désormais bandé avec le bras droit immobilisé. Lorsque je lève le mouillage vers une heure du matin, direction Dakar, il me prie de ne pas partir tant sa douleur est forte mais nous n’avons guère le choix: La sortie du Cap vert est faite, le diagnostic de son mal établi, douloureux mais pas dangereux. Rien à faire sinon du repos et des calmants.
Je décide de partir quand même. Galapiat quitte à peine le mouillage sous pilote que je me mets en quête
dans la pharmacie du bord de quelque chose de plus fort que les medocs qui lui ont été prescrit et qui sont manifestement insuffisants pour endiguer le mal. Nous sommes au près serré et je ne toile pas trop pour éviter les secousses trop douloureuses. Heureusement, l’alizé a faibli à 15 nœuds et la mer est moins formée. Ça devrait aller. Mal en point, avec un seul bras valide, je place Nikko hors quart, hors manœuvre, hors tout et me prépare pour une nouvelle solitaire « accompagnée » . Le pilote , le radar et l’absence de trafic sur la route me permettent de dormir autant que je veux. La seule différence avec mon Las Palmas-Cap Vert en solo est que je ne discute pas qu’avec moi-même et que, n’étant pas seul, je prépare les repas à heures à peu près normales et non pas en fonction de mes rythmes fantaisistes. Pour le coup, je me surpasse avec ce qui reste de frais : Mes Carbonaras sont parfaites et mon tout premier gratin dauphinois est une authentique réussite. Pas bien compliqué finalement la cuisine quand on prend son temps et qu’on suit tranquillement les instructions de Françoise Bernard. C’est d’ailleurs curieux car il n’y a qu’en navigation que j’apprécie de me mettre aux fourneaux. Au mouillage, ça ne me dit rien. A terre, je n’ en parle même pas.
Dakar n’est pas bien loin, 400 milles et deux jours et demi plus tard, nous sommes en vue de la pointe des Almadies. L’atterisage est sans malice sauf que, sans son sondeur ni carte, j’y vais tranquille quand même. Pour une fois que je comptais me servir de cartographie électronique, le PC a justement choisi ce moment pour planter. L’Afrique noire nous accueille par une nuée exubérante de papillons qui envahissent le moindre recoin du bateau, puis d’insectes en tous genres. Le ciel est plombé et le vent tombe d’un seul coup, alors que nous longeons Dakar. La navigation se termine par deux heures de moteur, la plus longue période d’affilée de ronron connue depuis les Canaries. Je laisse l’île de Gorée à babord et me glisse vers la plage de Hann, en face du fameux CVD (Cercle de Voile de Dakar). Hann est plus proche de la bouche d’égout que de la plage paradisiaque mais le CVD est familial et
particulièrement agréable. Trop, peut-être. Carrefour de ceux qui arrivent, qui repartent, nombreux y trainent leurs tongues depuis plusieurs mois. J’y retrouve l’équipage de Baloo, tanké ici depuis un mois et dont le petit Demian jouait avec Thao et Ewen il n’y a pas si longtemps que cela. Pour ma part, je ne compte pas y rester plus de deux jours car, faute de pouvoir profiter des enfants ici, je suis obligé de revenir en France pour les voir. Cette période de fêtes et de froid ne m’enchante guère mais je n’ ai pas le choix. Pas de temps à perdre donc : identifier le meilleur endroit pour laisser le bateau en sécurité durant un mois. Pas Dakar à priori, trop aléatoire, mais plutôt dans un bolon tranquille de Casamance surveillé par un chef de village, trouver des cartes ad hoc et les tables de marées pour entrer dans la rivière de jour et avec le flot, réserver des billets pour Paris puis pour le sud, démerder le PC, parcours du combattant auprès de la police, des douanes, des affaires maritimes pour mon entrée dans le pays et… partir pour la Casamance.
Le dimanche, après plusieurs recoupements, tout est clair mais un peu compliqué: C’est la course pour tout
boucler et planifier soigneusement la nav, surtout l’entrée et le cheminement en Casamance. Je ne suis que modérément emballé par la suite: la passe d’entrée de Casamance est réputée vicieuse, surtout sans sondeur, le Bolon qu’on m’indique pour laisser le bateau en sureté est à peine mentionné sur la carte. Il faut d’abord que je m’arrête dans un bled appelé Kachiouane, que je cherche un dénommé Ivonic, afin qu’il m’indique les pièges et le lieu exact ou je peux mouiller. Une fois Galapiat garé, amarré, rangé et fermé, il y aura ensuite deux heures de pirogue pour rejoindre Elinkine, un autre bled, puis quelques heures de Taxi brousse pour Ziguinchor et puis enfin, 24h de bac pour retourner à Dakar et prendre mon vol dans la foulée. Je n’ai pas intérêt à me rater car je n’ai guère de marge -Il n’y a que deux bacs par semaine pour Dakar - et il faut que j’en garde pour les aléas africains.…. De nouvelles expériences en perspectives donc. Avec tout ça, j’espère me retrouver à Paris le 16 Décembre, retrouver les enfants et descendre dans le sud avec eux pour un petit mois. Faut y croire, non? Tout cela est plutôt aléatoire, certes, mais après tout, si je souhaitais autre chose, je pouvais toujours rester à faire des ronds dans l’eau entre Hyères et Porquerolles…
30 novembre 2009
Grand Apprivoisé
Après nos dernières péripéties
énervées, ces trois derniers jours à Boavista sont beaucoup plus calmes. Nikko
récupère de son crash, vasouillard pendant deux jours avec une côté félée qui
le fait souffrir et n’est jamais aussi bien qu’à bouquiner dans le bateau. Pas
très actif non plus, je traînasse entre parties d’echecs, cocas au windsurf bar
de François et l’internet café pour mes rendez-vous skype avec les kids. Je me
laisse malgré tout entrainer par des copains dans une tournée des grands ducs
nocturne ou je perds portable, coupe circuit du hors bord et le kilo de
calamars frais que j’avais pourtant traîné avec moi toute la soirée, y compris
dans la discoteca. Bref. Le swell a repris et fait le bonheur des surfeurs,
kiteurs et autres planchistes tandis que pour nous, il rend le mouillage
particulièrement inconfortable. Les lames inquiétantes déferlent juste devant
nous, ainsi que derrière sur le banc des anglais et à proximité de l’ile de Sal
Rei qui boucle le nord de la baie. Il est temps de décoller pour Sao Nicolau, à
quelques 100 milles à l’ouest.
Avec un bon 20 nœuds portant, Nous
quittons Boavisata avec le crépuscule. Nikko se réjouit de l’allure soutenue de
Galapiat, 7-8 nœuds sans forcer au grand largue malgré une coque sale. Vers 3h
du mat il me réveille car le feu vert que j’avais aperçu au loin dans mon sud
quelques heures plus tôt se retrouve bord à bord avec nous. Commence une course
amicale de nuit qui ne s’achevera que 4 heures plus tard par un ex-aequo,
pioche posée presque en même temps. Le concurrent est une grosse bête de 56
pieds et je suis heureux de lui avoir tenu la dragée haute. Nous nous reposons
tranquillement après un superbe déjeuner concoté par Nikko et
retrouvons les
bateaux habituels, copains surtout et quelques fâcheux aussi pour la dernière
fois sans doute car, tous sans exception feront ensuite cap à l’ouest, Mindelo puis
les Antilles, tandis que nous rebrousserons chemin pour faire nos adieux au Cap
Vert à Palmeira, once again. Tarafal ne nous plait que modérément. Gris et sans
ambiance, le village s’anime cependant le soir quand, par deux fois nous nous
régalons de sessions musicales live dans la rue ou dans un bar qui revisitent
des standards cap verdiens jazzifiés. Sylvain au saxo soprano, Sylvie à
l’accordéon accompagnent des virtuoses du village qui donnent le la avec
guitare et violon. Magnifique. Douche froide le premier soir quand même lorsque
je retrouve l’annexe massacrée par six coups de couteaux vicieux et le moteur savamment
saboté. Journée réparation le lendemain et grosse envie de retrouver le petit
plaisantin qui s’est amusé à ça, histoire de lui claquer six fois aussi la face
contre le quai, histoire de voir si il présente un état similaire à celui du dinghy.
Je n’aurais malheureusement pas ce plaisir. Le coupable reste introuvable. Ça n’arrive
jamais parait-il et je me serais bien passé d’être l’exception à la règle.
Sao Nicolau vaut surtout pour l’intérieur de l’île. Montagneuse et verte, elle offre des panoramas vertigineux. Nous en profitons pour faire fonctionner nos jambes, bien rouillées car peu sollicités par la vie en mer. Par un chemin de muletier, nous nous enfonçons dans une vallée qui rejoint Villa Brava, le chef lieu de l’île, petit bourg coloré et vivant. Nous prenons tout notre temps, attentifs aux perspectives et aux bruits de la vallée. Les quelques maisons accrochées à flanc de colline et noyées de vert qui jalonent le chemin me font immédiatement penser au Macondo de Garcia Marquez. Les générations qui s’y succèdent, la présence du surnaturel y est palpable comme en atteste ce char effrayant et fascinant dédié au Carnaval, qui désormais prend racine dans la végétation avec laquelle il se confond.
Ni Nikko ni moi ne souhaitons
nous attarder longtemps à Tarafal. Dernière étape à Carracal, petit village
côtier ravitaillé par les corbeaux (quand il en passe). Petite journée à lambiner,
remettre aux villageois les tirages des photos de Grégoire, passé là quelques
jours plus tôt, puis dîner d’une quatchupa, le plat populaire cap verdien, dans
la cuisine de la maison des jeunes avec les cuisinières
attentionnées tandis
que les hommes s’excitent sur un match de foot portuguo-portuguais. zéro-zéro.
Décidément, je ne comprendrai jamais l’effervesence que génère ce sport. Le
seul européen présent à part Nikko et moi est un psychologue allemand qui vit
dans ce bled six mois par an. Il écrit des bouquins et se spécialise dans les
relations de couple. Voilà un sujet qui m’intéresse, particulièrement en ce
moment. Je lui demande si il a une théorie, une thèse particulière sur le
sujet. « Tous les cas sont singuliers » me répond-t-il très
sérieusement. Merci. Pas besoin d’être psy pour pondre des platitudes pareilles.
J’ai un bon cas si ça l’intéresse. Nous partons sous la pleine lune pour Sal.
Du près serré tout le temps et environ 120 milles en comptant les bords.
Palmeira est atteinte en fin d’après midi. Dimanche, jour de fête du village et
la perspective des fameuses brochettes, paradis des affamés après une journée
de mer. Nous nous en tenons là d’ailleurs car l’électricité est coupée et le
village revient sort les bougies. Ambiance fantasmagorique entre bougies et
clair de lune. Nous n’irons donc pas danser au Capricorne. Tous nos amis ou
presque sont partis ou rentrés temporairement en France. Nous sommes fatigués
et rentrons nous coucher sagement en sentant confusément que notre session cap
verdienne tire à sa fin après près d’un mois. D’ici deux ou trois jours
maximum, direction Dakar.
Souvent, je me contente de vivre intensément le présent, sans regarder derrière moi et sans planifier outre mesure l’avenir, mais parfois aussi, je me demande où je vais. Le Yi King que j’interroge un soir est plutôt encourageant et me répond par « Grand apprivoisé » : Ténacité profitable. Se nourrir hors du clan, ouverture. Profitable de passer le grand fleuve
On ne ne peut guère être plus explicite. Au passage, Nikko, sidéré par la pertinence de la réponse – Pas encore traversé - à sa propre question en devient aussi un grand adepte…
20 novembre 2009
Brûler
Dans son excellent manuel de
survie: «Survivre ou comment vaincre en milieu hostile», Xavier Maniguet entame
chacun des thèmes qu’il traite – Le froid, le naufrage, le désert etc…- par un
cas vécu et ses enseignements. Tous ont un point commun, l’énergie phénoménale déployée
par les survivants. Tant de dépense se paye ensuite bien-sûr. Ainsi, ce groupe
d’évadés du Goulag pendant la dernière guerre mondiale, est parvenu à survivre
au froid de la sibérie, à la fournaise du désert de Gobi, aux bêtes sauvages et
aux sommets inhospitaliers de l’Himalaya, avant d’arriver enfin sur les plaines
de l’Inde où les britanniques les ont recueillis après leurs deux ans de marche
infernale. Merveilleuse machine humaine mais voilà, plus de la moitié des
rescapés sont morts à l’hôpital, alors qu’ils recevaient soins et nourriture.
La fatigue sans borne accumulée était trop immense. Ils s’étaient brulés.
Dans une moindre mesure, c’est toujours
mon état du moment. J’ai un bon étalon avec Nikko, pourtant pas chochotte. Je
me couche plus tard, me lève plus tôt et hier encore, la journée en quad était
certainement
un peu trop longue, trop speed. Nikko a fini dans le décor, puis à l’hosto avec
quelques points de suture sur le visage. Quant au quad, il est bon pour la
casse. Je me sens un peu responsable mais après tout, Nikko est un grand garçon
qui a assez vécu pour connaître les limites. Je tente de me racheter en
m’occupant du blessé comme une mère.
Les limites, je n’en ai plus. Je
brûle. Le manque des enfants, la perte de sens, insupportables mais trompés
par l’intensité et l’inattendu de chaque jour. J’ai un «client difficile» en
face de moi comme dirait Nikko, un de ceux que j’étais incapable de gérer
froidement quand j’étais commercial. Elle a ses raisons. Je ne peux que m’aligner en tentant de garder mon sang-froid. On me
conseille la prudence, prudence dans la gestion de la crise, prudence pour
moi-même. J’essaye, y parviens parfois mais la prudence concerne avant tout ceux
qui veulent mourir vieux et en
bonne santé. Mon père brûlait aussi. Il en est
mort brutalement et sans transition à 39 ans. Les chiens ne font pas des chats
et je ne suis pas persuadé que je battrai son score pourtant médiocre. Position
overdrive, une giclette de nitroglycerine dans le carburateur de l’Interceptor façon
Mad Max. Tirette pour lancer le compresseur volumex et accélérer encore. Ça abime le moulin plus vite que prévu mais
au moins, on trace la route.
Je commets des erreurs, c’est
évident. Ainsi, je dominais largement la partie d’échec jouée contre Nikko au
windsurf bar de François Guy, style aggressif, virevoltant et qui ne laisse
aucun répit. J’allais le piler mais lui ai offert finalement le mat sur un
plateau d’argent. Typique. En windsurf en revanche, j’ai survolé les flots,
n’ai pas éclaté l’aileron contre la caillasse et, malgré mon hygiène de vie
douteuse, suis rentré au bout de deux heures frais, reposé et content. Merci
François pour m’avoir enseigné les deux seuls principes qui vaillent dans toute
activité physique, regarder loin et expirer. C’est d’ailleurs valable pour
tout. Il faudrait que j’y pense un peu plus d’ailleurs.
En tous cas, me voici réconcilié pour de bon avec Boavista, même changée, même quand des petits cons ne trouvent rien de mieux pour s’occuper que de creuver un boudin de mon annexe. Décidément, quelques jours de refit au CVD de Dakar ne seront pas du luxe.
18 novembre 2009
Gueule de bois
Ups and downs, highs and lows. Le moyen n'existe pas en bateau. L’euphorie ne pouvait pas durer bien entendu. Nikko et moi
sommes restés à Palmeira un peu plus longtemps que prévu et nous savions que
lorsque nous en partirions, un léger blues nous prendrait. Encore quelques
journées de palangrote avec Grillon, un barbecue sur la plage pour manger nos
prises et refaire le monde avec Grégoire, quelques business meetings chez
Ibrahim pour envisager un plan de contrebande semi-légale entre Dakar et
Palmeira; une dernière nuit blanche sur Galapiat avec Loic qui nous détaille
les plans de son futur proto et il est temps d’y aller.
Palmeira – Boavista: 40 milles, une formalité au portant. Nikko
est heureux de mieux connaître Galapiat et se révèle aussi délicieux en
navigation qu’au mouillage. Nous avons un peu traîné le matin le temps de faire
nos papiers et nous atterissons de nuit, ce qui est formellement déconseillé
par l’Imray. Comble de malchance, mon sondeur est en cara
fe. ça ne fait que la
seconde fois depuis que je l’ai acheté il y a moins d’un an. Cochonnerie de
materiel moderne!! On se moque vraiment du monde. Je ne vous ai jamais encore
fait part de ma théorie sur l’arnaque du luxe? C’est à peu près la même que ce
que je pense des gadgets-modernes-multifonctions-inutiles-et-pas-solides. De la merde, je
déteste. Bref, entre swell, cailloux partout et peu de fond, l’atterissage se
fait sur la pointe des pieds, avec un poil de stress, beaucoup d’attention mais
heureusement sans soucis.
Boavista, Boavista. De mon précédent long voyage en bateau vers l’ouest il y a 13 ans, c’est de toutes mes escales Boavista que j’avais préférée. A l’époque, le petit village de Sal Rei n’était ravitaillé que par un bateau qui, faute de fond et de port, se mettait au mouillage à un mille de la ville. Les pirogues déchargaient patiemment les marchandises et les acheminaient à terre pendant une journée entière. Il y avait un seul hôtel de quelques chambres, aucun touriste, juste François Guy, un français installé depuis longtemps ici, qui venait d’ouvrir un centre de planche UCPA et recevait ses premiers clients. A part ça, l’immense plage était tout simplement déserte. Je savais que l’île a depuis sensiblement changée mais c’est toujours un peu triste de constater à quel point le tourisme, même encore relativement limité, abîme tout, défigure tout. Cf Plateforme de Houelllebecq. Boavista aujourd’hui est ravitaillé par avion et bateau; les hôtels ont poussé comme des champignons et des gros blaireaux bafards et bedonnants circulent en troupeau sur l’île en rang d’oignon derrière le guide, sans aucune élégance et l’air béat sur de gros quads bruyants. Par rapport à Palmeira, les prix s’en ressentent: Bière 50% plus chère, Cortado x2. Bon, je ne fais pas l’ancien combattant mais disons que je suis un peu amer devant ce spectacle. Pas grave, on va quand même y passer du bon temps. François est toujours là. Une petite session windsurf sur ce spot qui reste merveilleux et une partie d'echec sur la plage devraient me réconcilier avec Boavista.
Merdouilles matos, légère
déception géographique, tout cela n’est rien. Ma gueule de bois provient
surtout du fait
que la perspective de retrouver prochainement mes enfants à
Dakar s’envole. Reviremment non négociable de ma chère épouse au nom de leur
stabilité ou quelque chose dans ce goût là. Je n’ai qu’à venir les voir en
France. Vu ma situation, je n’ai pas grand-chose à dire et j’accepterais
volontiers de me faire plier ainsi, sauf que cette généreuse proposition n’est
même pas envisageable. Ma douce et tendre n’a toujours pas compris qu’on ne
laisse pas un bateau n’importe où, n’importe comment, comme on gare une bagnole
dans un parking, ferme la portière et prend l'avion. Le premier port sur ma route désormais est au Brésil. Les
alizés sont établis et je peux difficilement remonter sur les Canaries pour y
laisser le canot. Bref. Merci pour la très généreuse proposition unilatérale,
tout à fait dans l’esprit de ce que nous avions convenu, en l’occurrence, toujours être
clean concernant les enfants. Il semble donc que je ne les reverrai pas d’ici
plusieurs mois. J’espère juste que je pourrai leur dire combien je les aime
malgré l’absence, j’espère juste qu’ils ne m’appelleront pas «monsieur» mais encore
«papa» quand je les reverrai.
Aller, aller, du nerf, que diable! Il n’y a pas que du mauvais
après tout. L’intervention chirurgicale de ma maman s’est finalement bien
passée, je respire toujours et peux prendre encore des coups. Un peu plus
cabossé chaque jour peut-être, mais un peu plus rude au mal en même temps.
Aller, vas-y le destin, frappe encore, j’encaisse. Vous avez vu Fight Club?,
pareil. Aller, frappe plus fort bon dieu! Défonce moi!! Plus fort!!! C’est mou tout ça!!. Oui,
je pisse le sang, et alors?? Pas de problème. Tant que je suis debout, tu peux
y aller. Je continuerai à me moquer de toi…


















